Mardi 7 novembre 2006
 
 
 
« Si le monde comprend que les palestiniens ont le droit de vivre dans un Etat sans juifs pourquoi ne pourrions nous pas vivre dans un Etat juif sans arabes ? ». C'est ce que déclarait Avigdor Lieberman, nouveau ministre israélien des Afaires stratégiques, à un journal britannique. Phrase choquante pour la pensée dominante, phrase qui provoque un mini - scandale ce matin à Jérusalem, phrase raciste pour certains.
Et pourtant d'une logique et d'une réciprocité implacable. A un détail près, peut - être, les termes - il aurait fallu dire "Arabes palestiniens" pour être rigoureux, n'oublions pas non plus que c'est de l'oral retranscrit par les journalistes. Mais logique, oui, seulement selon un système de référence bien différent de celui de la plupart de nos Hommes politiques, de la plupart de nos contemporains. Un système de référence supra - national, une réciprocité à l'échelle, dans un cadre, international, régional au sens large si vous préférez, proche - oriental même, dans ce cas. Or, quoiqu' on en dise, tous nos politiciens et nos analystes résonnent en terme uniquement nationaux - excepté évidemment dans le cadre de la politique extérieure - même et en fait surtout les plus internationalistes, les plus portés sur l'ère dite post - nationale comme post - moderne, ceux qu'on dit les plus "ouverts", les plus "tolérants", et que certains dénoncent comme bien - pensants.
En Israël, quelques réactions suffisent à le comprendre : "La ministre de l'Education Yuli Tamir a déclaré que selon elle, un Etat juif et démocratique se devait de donner une place aux minorités. Pour Ahmed Tibi, parlementaire de la Liste arabe unie et vice président de la Knesset, cet "appel à la purification ethnique [notion inexacte en vérité puisque ni les Druzes, ni les travailleurs étrangers ne sont visés, et pour cause, ils ne gênent nullement le modèle expliqué] doit être condamné par l'ensemble de la classe politique"." Et Olmert qui rajoute «Je suis pour l'égalité des droits pour tous les citoyens ».
Citoyen, le mot est prononcé. Rappelons - nous l'intitulé d'un des textes fondamentaux de nos démocraties libérales occidentales : "La déclaration des droits de l'Homme et du citoyen". Le droit du citoyen, dans l'Etat qui lui confère la citoyenneté, indépendamment des autres Etats. Voilà qui devrait nous convaincre. C'est sûr: Olmert a raison et Lieberman tort.

Et pourtant, quelque chose gêne. Voici celui qu'on dit être le leader du nationalisme juif le plus virulent, un ancien du Likoud, ministre des Infrastructures nationales sous Sharon, qui démissionne de son poste en 2002 pour politique "trop molle", le voici qui prend pour cadre de référence, un cadre supra - national, pour organiser la politique nationale. Curieux non? Ou classique diront d'autres! Il en a toujours été ainsi! Le nationalisme n'est qu'une xénophobie dissimulée! Bien.
Mais revoici les post - nationaux, ceux de gauche cette fois, pas Lieberman, les voilà qui prônent des Etats multi-nationaux, plus que multi culturels, voire un dépassement de l'Etat. La réflexion dans le cadre de l'Etat est dépassée, elle est morte! Mais alors sont - ils d'accord avec Lieberman? Non? Et pourquoi?
Toujours pas convaincu, j'essaie de dépasser à présent, moi aussi, le cadre national, arrierré paraît-il. Je veux un monde plus égal, plus juste. Un monde, une région géographique, et pas seulement un Etat. Je constate alors, que des personnes, objectivement arabes, qui se perçoivent comme telles, qui le revendiquent, qui le manifestent par leur vote, leurs intérêts, parfois de manière violente; je constate qu'on veut pour eux les deux côtés de la future frontière. Par contre, aux juifs, eux, on ne leur en accorde qu'un!
-- Alors peut - être, me dis - je, qu'on ne leur en accorde qu'un si et seulement si les Etats arabes avoisinants d'Israël refusent les juifs pour leur soutien à Israël!
-- Mais c'est aussi ce que dénonce Lieberman, le soutien d'une majeure partie des arabes aux pays arabes, eux - mêmes le plus souvent ennemis d'Israël. Et c'est pourquoi le plan proposé par Lieberman en 2004 propose de ne conserver en Israël que les arabes qui ressentent en eux - mêmes un lien avec Israël, dont la loyauté envers Israël est totale. En d'autres mots, il ne s'agit pas de se débarrasser de Samir Shukry(ancien chanteur arabe israélien assez populaire, que vous écoutez en ce moment).
-- J'insiste, peut - être n'est - ce alors que parce que ces Etats, mais alors on est hypocrite envers le soi - disant futur Etat palestinien démocratique, sont des dictatures, des tyrannies, des Etats qui ne respectent pas les droits de l'Homme et du Citoyen. Et il s'agit de ne pas faire pareille, dans un Etat démocratique tel Israël.
-- Mais non, force est de constater qu'on retombe là dans la logique nationale : celle qui veut qu'on s'occupe de chez soi, sans considération aucune de ce que font les autres chez eux, et quoiqu'il fasse,  sans doute là est le pire.

Est-cela que l'on veut? Y renoncer serait renier l'héritage des lumières? C'est loin d'être sûr! Les lumières ont développé l'image de la nation, certes, mais aussi celle de l'universalisme, celle de la libération des peuples, mais aussi celle de leur responsabilisation, et même de leur développement, de leur rationalisation. Certes, tout n'a pas été rose. A nous de retenir les erreurs du passé.
Et puis il y a les post - nationaux, si contradictoires, si limités, puisque le cadre ne s'applique finalement qu'à l'Europe, parmi des Etats tous démocratiques et de haute culture, de haut développement dans tous les sens du terme.
Ainsi, moi qui suis un homme de justice, moi qui suis cosmopolite, qui prône les lumières du monde, sur le monde,  je ne peux me limiter au cadre national pour ma politique intérieure. Je dois compter avec la politique de mes voisins, amis ou pas. Je milite pour un monde plus ouvert, mais l'ouverture n'est pas là où on la croit. J'aime découvrir d'autres cultures, mais je ne peux le faire si je ne connais pas la mienne. Je veux savoir comment pensent ceux qui ne me ressemblent pas, mais je ne peux le faire si je ne sais comment pensent ceux qui me ressemblent.
Lieberman a raison, il est plus lucide. Il élargit son cadre de pensée au - delà du national, son cadre de justice et d'égalité au supra - national. Est - il nationaliste? Le nationalisme n'est en fait pas là où on le croit!

Compléments : Au fond, les esprits lucides et honnêtes savent que Lieberman a raison. C'est seulement au nom d'une supposée "tolérance" qu'il refuse ce discours et le qualifient de "raciste", "nationaliste" ou "intolérant". Mais pour cela, ils sont forcés de faire replier le débat au cadre national uniquement, car la réalité du monde leur donne tort. Or la politique n'est pas La République de Platon, mais bien Le Prince de Machiavel.
Par ailleurs, nous refusons souvent ce type de discours au nom de la souffrance individuelle, car nous ne voulons pas que ces personnes déplacées souffrent d'injustice, car à titre individuel, personne n'est directement responsable de l'invasion effectuée par ses ancêtres. Mais pourtant, ce type de comportement est restreint et hypocrite. Restreint car il passe sous silence la responsabilité collective des peuples et de leurs cultures passées, présentes et futures, qui priment sur l'individuel - mieux vaut sauver le monde que le sacrifier pour un ami - et hypocrite car nous ne tenons ce raisonnement dit tolérant qu'envers ceux que nous ne sommes pas, qui ne participent pas à notre ensemble judéo - chrétien. J'en veux pour preuve mon propre soutien ainsi que celui de presque tous au retrait unilatéral des juifs à Gaza. Là, nous avons passé outre l'injustice faite aux personnes au nom de l'avenir collectif, là nous nous sommes à nous - mêmes coupés la main pour sauver notre bras. Et malheureusement, cela n'a pas suffi.

On pourrait d'ailleurs prendre d'autres exemples que celui d'Israël. La question de l'islam en Occident n'est pas plus différente. Si le monde est post - national, il ne peut l'être toujours du même côté, il ne peut l'être uniquement par ce qu'on appelle la tolérance.

Sources ayant servi à la réflexion : -Israelinfo.net
- Wikipedia, the free encyclopedia
- Dieckhoff(Alain), La nation dans tous ses Etats. Les identités nationales en mouvement, Paris : Flammarion, 2002
-Gellner(Ernest), Nations et nationalismes, Paris : Payot, 1994
-Jaffrelot(Christophe), Dieckhoff(Alain), Dossier Vers un monde post national, in Critique internationale, n°23, avril 2004
-
Jaffrelot(Christophe), Dieckhoff(Alain), Repenser le nationalisme, Théories et pratiques, Paris : Presses de Sciences Po, 2006
-Busekist(Astrid), Nations et nationalismes, XIXe-XXe siècle, Paris : Armand Colin, 1998
- Hobsbawn(Eric), Nations and nationalism since 1780. Programme, Myth, reality, Cambridge University press, 1990

Par Bip Gad. - Publié dans : Israël et le monde juif - Recommander
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